Entretien avec Jean Ziegler – par Jacques Peccatte

Posté le: 7 mai 2012, par Alvadero

A plusieurs reprises, j’ai eu l’occasion de prendre contact avec Jean Ziegler, pour présenter ses livres dans Le Journal Spirite. Sur le terrain et dans l’action, Jean Ziegler fait partie de ces militants admirables qui imposent le respect. Je ne sais si l’on peut oser des comparaisons, mais osons tout de même : il y eut des Danièle Mitterand, abbé Pierre, Dom Elder Camara, et autres défenseurs des droits, connus ou inconnus, qui à la fois œuvraient sur le terrain et dénonçaient l’inadmissible, apportant des éléments d’analyse et de solutions pour des situations particulières. Jean Ziegler est de ceux-là. En tant qu’humanistes, il nous semble que sa voix doit porter écho le plus largement possible, et cette fois-ci au travers de son dernier ouvrage Destruction massive, géoplitique de la faim, qui nous donne tous les éléments d’analyse d’une situation insoutenable, et qui au-delà des constats, nous laisse deviner ce qui pourrait être fait dans une société mondialisée où l’on cesserait d’empêcher le développement des pays les plus pauvres.


Jacques Peccatte : Votre dernier livre Destruction massive, géopolitique de la faim est dans la continuité de tout ce que vous avez dénoncé précédemment dans vos autres ouvrages. Mais tout d’abord pour les personnes qui ne vous connaissent pas, qui êtes-vous Monsieur Ziegler ? Quel a été votre parcours et quel est le sens militant de vos paroles, écrits et actions ? Quels ont été et quels sont vos activités et engagements à l’ONU ?

Jean Ziegler : Le massacre de millions de personnes par la faim reste, en effet, le scandale de notre temps. 35 millions de personnes meurent chaque année de la faim ou de ses suites immédiates. Au moment où nous parlons, toutes les 5 secondes, un enfant âgé de moins de dix ans meurt de faim. Près de 1 milliard de personnes sont en permanence gravement sous-alimentées et la situation est de plus en plus catastrophique. Cela sur une planète où, selon l’ONU, l’agriculture pourrait nourrir normalement – 2 200 calories/adulte par jour – 12 milliards d’êtres humains. Or, nous ne sommes actuellement que 7 milliards. Il n’y a aujourd’hui plus de fatalité. Un enfant qui meurt de faim est assassiné.

Pendant huit ans, j’ai été rapporteur spécial des Nations unies pour le droit à l’alimentation. Ce livre est le récit de mes combats, de mes échecs, de mes occasionnelles et fragiles victoires, de mes trahisons aussi.

Le problème des affamés n’est pas la disponibilité générale des aliments sur terre, mais leur propre accès à la nourriture, essentiellement leur manque de moyens monétaires pour en acquérir.

Regardons ce qui se passe aujourd’hui dans la Corne de l’Afrique. Certains pays comme la Somalie, le nord du Kenya, Djibouti, l’Érythrée, l’Éthiopie et le Darfour se trouvent dans une situation de cauchemar. Ils doivent faire face à une faim à la fois conjoncturelle, liée à la sécheresse ou à la guerre, et structurelle en raison de l’explosion des prix mondiaux des denrées alimentaires. Impossible donc pour eux d’acquérir suffisamment de nourriture pour alimenter toutes leurs populations. Dans la Corne de l’Afrique, des centaines de milliers de personnes sont mortes de faim ou de ses suites immédiates depuis avril 2011.

La faim est faite de main d’homme. Elle peut être éliminée par les hommes.

 

J.P : Vous distinguez la faim structurelle de la faim conjoncturelle, vous parlez aussi de la faim invisible, celle des déficiences et des carences entraînant des dommages irrémédiables. Pouvez-vous en dire quelques mots et la situation est-elle identique à celle les décennies passées, ou pire encore ?

J.Z : La faim structurelle est celle qui tue quotidiennement à cause des forces de production insuffisamment développées dans les campagnes de l’hémisphère sud.

La faim conjoncturelle, par contre, frappe lorsqu’une économie s’effondre brusquement, par suite d’une catastrophe climatique ou de la guerre.

Entre 2008 et 2010, le Programme alimentaire mondial a perdu pratiquement la moitié de son budget : il était de 6 milliards de dollars en 2008, il est de 3,2 milliards aujourd’hui. Les États industriels se sont massivement endettés pour refinancer leurs banques… et ont biffé ou fortement réduit leurs contributions au PAM. Or, le PAM est chargé de l’aide alimentaire urgente en cas de catastrophe climatique ou de guerre.

Conséquence : le Programme alimentaire mondial ne peut plus acheter suffisamment de nourriture pour l’aide d’urgence en cas de famine : comme aujourd’hui dans la Corne de l’Afrique où les fonctionnaires de l’ONU refusent chaque jour l’entrée à des centaines de familles, réfugiées de la faim, devant les 17 camps d’accueil installés dans la région.

 

J.P : Qu’avancez-vous comme causes principales de la faim dans le monde ?

J.Z : Une des raisons principales pour le massacre quotidien de la faim est la spéculation boursière sur les aliments de base.

La crise financière de 2007/2008 provoquée par le banditisme bancaire a eu notamment deux conséquences. La première : les fonds spéculatifs (hedge funds) et les grandes banques ont migré après 2008, délaissant des marchés financiers pour s’orienter vers les marchés des matières premières, notamment celui des matières premières agricoles. Si l’on regarde les trois aliments de base (le maïs, le riz et le blé), qui couvrent 75 % de la consommation mondiale, leurs prix ont explosé. En 18 mois, le prix du maïs a augmenté de 93 %, la tonne de riz est passée de 105 à 1 010 dollars et la tonne de blé meunier a doublé depuis septembre 2010, passant à 271 euros. Cette explosion des prix dégage des profits astronomiques pour les spéculateurs, mais tue dans les bidonvilles des centaines de milliers de femmes, d’hommes et d’enfants.

Genève est, aujourd’hui, la cave d’Ali Baba, la capitale mondiale de ces spéculateurs.

Dès 2009, Gordon Brown a taxé de 50 % tout bonus du gain spéculatif supérieur à 200 000 livres sterling. Les hedge funds ont alors quitté Londres pour Genève. Le gouvernement genevois les a accueillis les bras ouverts.

Alors que les États se sont mobilisés pour sauver les banques à grands renforts de milliards, le Programme alimentaire mondial (PAM), je l’ai dit, a perdu la moitié de son financement en 2008.

Les spéculateurs sont deux fois responsables. En effet, non seulement le PAM a perdu la moitié de son budget, mais il doit acheter 80 % de la nourriture qu’il distribue aux affamés sur le marché mondial où les prix ont explosé par suite de la spéculation. Il faudrait traduire les spéculateurs devant un tribunal de Nuremberg pour crime contre l’humanité.

Un autre terrible fléau qui frappe les paysans africains depuis peu est l’accaparement des terres arables dans les pays du Sud – surtout en Afrique – par les sociétés transcontinentales privées.

Selon la Banque mondiale, l’année dernière, 41 millions d’hectares de terres arables ont été accaparés par des fonds d’investissements et des multinationales uniquement en Afrique. Avec pour résultat, l’expulsion des petits paysans. Ce qu’il faut dénoncer, c’est le rôle de la Banque mondiale, mais aussi celui de la Banque africaine de développement, qui financent ces vols de terre. Pour se justifier, elles ont une théorie pernicieuse qui est de dire que la productivité agricole est très basse en Afrique. Ce qui est vrai. Mais ce n’est pas parce que les paysans africains sont moins compétents ou moins travailleurs que les paysans français. C’est parce que ces pays sont étranglés par leur dette extérieure. Ils n’ont donc pas d’argent pour constituer des réserves en cas de catastrophes ni pour investir dans l’agriculture de subsistance. Il est faux de dire que la solution viendra de la cession des terres aux multinationales.

Exemple : 3,8 % des terres arables d’Afrique sont irriguées. Sur tout le continent, il n’existe que 250 000 animaux de trait et quelques milliers de tracteurs seulement. Les engrais minéraux, les semences sélectionnées sont largement absents.

Ce qu’il faut faire, c’est mettre ces pays en état d’investir dans l’agriculture et de donner à leurs paysans les instruments minimaux pour augmenter leur productivité : les outils, l’irrigation, les semences sélectionnées, les engrais…

Un troisième scandale dont souffrent les populations rurales dans l’hémisphère sud est le dumping agricole pratiqué par les États industriels. L’année dernière, les pays industriels ont versé à leurs paysans 349 milliards de dollars à titre de subsides à la production et à l’exportation. Résultat : sur n’importe quel marché africain, on peut acheter des fruits, des poulets et des légumes français, grecs, portugais, allemands, etc. au tiers ou à la moitié du prix du produit africain équivalent. Face au dumping agricole, le paysan africain qui cultive son lopin de terre n’a pas la moindre chance de vendre ses fruits ou ses légumes à des prix compétitifs.

Or, de 54 pays africains 37 sont des pays presque purement agricoles.

 

J.P : Votre description du « plan faim » d’Adolf Hitler est saisissante. Il avait littéralement affamé toute l’Europe. Bien que vous ne fassiez pas la comparaison, puisqu’il s’agissait du programme nazi, votre livre au titre choc Destruction massive montre qu’il existe aujourd’hui des pouvoirs économiques et financiers hégémoniques qui sont en grande partie à l’origine de la faim dans le monde. Expliquez-nous cela.

J.Z : Les ennemis du droit à l’alimentation sont la dizaine de sociétés transcontinentales privées qui dominent presque complètement le marché alimentaire. Elles fixent les prix, contrôlent les stocks et condamnent les pauvres puisque seul ceux qui ont de l’argent ont accès à la nourriture. L’année dernière, par exemple, Cargill a contrôlé plus de 26 % de tout le blé commercialisé dans le monde. Ensuite, ces trusts disposent d’organisations mercenaires : l’Organisation mondiale du commerce, le Fonds monétaire international et la Banque mondiale. Ce sont les trois cavaliers de l’Apocalypse. S’ils reconnaissent que la faim est terrible, ils estiment que toute intervention dans le marché est un péché. À leurs yeux, réclamer, par exemple, une réforme agraire, un salaire minimum ou le subventionnement des aliments de base pour sauver des vies est une hérésie. Selon les grands trusts qui, ensemble, contrôlent 85 % du marché alimentaire mondial, la faim ne sera vaincue qu’avec la libéralisation totale du marché et la privatisation de tous les secteurs publics.

Cette théorie néolibérale est meurtrière et obscurantiste. L’Union soviétique a, heureusement, implosé en 1991. Jusque-là, un homme sur trois vivait sous un régime communiste et le mode de production capitaliste était limité régionalement. Mais en vingt ans, le capitalisme financier s’est répandu comme un feu de brousse à travers le monde. Il a engendré une instance unique de régulation : le marché mondial, la soi-disant main invisible. Les États ont perdu de leur souveraineté et la pyramide des martyrs a augmenté. Si les néolibéraux avaient raison, la libéralisation et la privatisation auraient dû résorber la faim. Or, c’est le contraire qui s’est produit. La pyramide des martyrs ne cesse de grandir. Le meurtre collectif par la faim devient chaque jour plus effrayant.

Je vous donne un exemple pour les ravages du néolibéralisme.

Haïti est aujourd’hui le pays le plus misérable d’Amérique latine et le troisième pays le plus pauvre du monde. Le riz est la nourriture de base. Autrefois un tarif douanier de 30 % protégeait les riziculteurs haïtiens. Haïti était autosuffisant en riz. Puis le FMI a imposé l’abolition de la protection douanière. Le riz américain, très subventionné, a envahi le marché haïtien et a tué la riziculture locale ; celle-ci n’est plus que de 15 000 tonnes par an.

Entre-temps, les Américains ont augmenté le prix de leur riz. Des centaines de milliers de familles ne peuvent plus payer le riz importé. La sous-alimentation grave et permanente fait son œuvre de mort.

 

J.P: En quoi la corruption des dirigeants du tiers monde aggrave-t-elle le problème de l’alimentation de leurs propres pays ?

J.Z : En chiffres absolus, c’est l’Asie qui compte le plus grand nombre d’affamés : 578 millions en 2011. La moitié de tous les enfants indiens par exemple sont gravement et en permanence sous-alimentés.

Mais comparée à la population c’est l’Afrique qui est frappée le plus durement : 35 % des Africains sont mutilés par la faim.

La corruption explique en partie la faim. Je prends un exemple. Sans la complicité active du président Paul Biya, Bolloré et Vilgrain n’auraient jamais pu s’approprier des centaines de milliers d’hectares de terres fertiles, au Cameroun, dont les paysans ont été expulsés et où les cultures vivrières ont été remplacées par de la canne à sucre destinée à la production d’agrocarburants. Mais, même si c’est horrible à dire, il faut admettre que la corruption est secondaire. A supposer qu’on l’élimine, les structures cannibales de l’oppression planétaire resteraient en place. L’ennemi principal, c’est les trusts de l’agroalimentaire qui contrôlent le marché mondial, décidant chaque jour de qui va vivre et de qui va mourir.

 

J.P : Vous vous êtes opposé aux cultures destinées aux biocarburants. Quels sont vos arguments ?

J.Z : L’année dernière, les États-Unis ont brûlé 138 millions de tonnes de maïs et des centaines de millions de tonnes de blé, pour produire des agrocarburants. En Suède, près de la moitié des voitures roulent au bioéthanol. Le réservoir moyen d’une voiture est de 50 litres. Il faut brûler 352 kilos de maïs pour produire 50 litres de ce carburant. Or, ces 352 kilos de maïs permettraient à un enfant en Zambie ou au Mexique, où le maïs est la nourriture de base, de manger et de vivre pendant un an! Brûler des plantes nourricières pour fabriquer des agrocarburants est un crime contre l’humanité!

 

J.P : Il n’y a pas que la mort par la faim. Il y a aussi les maladies de la sous-alimentation. Quelles sont-elles ?

J.Z : Vous avez raison, je suis habité par un sentiment d’étonnement profond devant l’absurdité du monde. Je prends un exemple : celui du Noma, maladie de la sous-alimentation si répandue en Afrique subsaharienne et que des organisations admirables – « Wind of Hope » de Bertrand Piccard, « Sentinelles » de Lausanne, e.a. tentent de combattre avec leurs faibles moyens. Mais l’ONU et la plupart des gouvernements africains s’en désintéressent.

Voici comment se développe le Noma.
D’abord le visage de l’enfant gonfle, puis la nécrose détruit graduellement tous les tissus mous. Les lèvres, les joues disparaissent, des trous béants se creusent. Les yeux tombent, puisque l’os orbital est anéanti. La mâchoire est scellée. Les rétractations cicatricielles déforment le visage. La contracture des mâchoires empêche l’enfant d’ouvrir la bouche. La mère alors casse les dents sur un côté pour pouvoir introduire dans la bouche de son enfant une soupe de mil… dans l’espoir vain que ce liquide grisâtre empêchera son enfant de mourir de faim.

L’enfant au visage troué et à la mâchoire bloquée est privé de parole. Il ne parvient plus, de sa bouche mutilée, à articuler, il peut tout juste émettre des grognements et des bruits gutturaux. La maladie a quatre conséquences majeures : la défiguration par destruction du visage, l’impossibilité de manger et de parler, la stigmatisation sociale, et, dans environ 80 % des cas, la mort.

Le spectacle du visage dévoré de l’enfant, ces os apparents, provoquent, chez les proches, un sentiment de honte, des comportements de rejet, des efforts de dissimulation, qui contrecarrent évidemment la nécessaire prise en charge thérapeutique.

La mort intervient généralement dans les mois qui suivent l’effondrement du système immunitaire, par la gangrène, la septicémie, la pneumonie ou la diarrhée sanglante. 50 % des enfants atteints meurent dans un délai de trois à cinq semaines.

Or, durant les 15 premiers jours, avec quelques antibiotiques, au prix maximal de 3 euros on peut guérir définitivement le Noma. Mais l’argent manque.

 

J.P : Que pouvons-nous faire ?

J.Z : Malgré son titre, mon livre est un livre d’espoir. Je transmets à travers lui le message qu’il n’y a pas d’impuissance en démocratie. II existe des mesures concrètes que nous, citoyens et citoyennes des États démocratiques d’Europe, pouvons imposer immédiatement : interdire la spéculation boursière sur les produits alimentaires ; faire cesser le vol de terres arables par les sociétés multinationales ; empêcher le dumping agricole ; obtenir l’annulation de la dette extérieure des pays les plus pauvres pour qu’ils puissent investir dans leur agriculture vivrière; en finir avec les agrocarburants…

Tout cela peut être obtenu si nos peuples se mobilisent. J’ai écrit Destruction massive. Géopolitique de la faim pour fortifier la conscience des citoyens. Je le répète, pendant que nous discutons, toutes les cinq secondes, un enfant de moins de dix ans meurt de faim. Les charniers sont là. Et les responsables sont identifiables. De plus, de formidables insurrections paysannes – totalement ignorées par la grande presse en Occident – ont lieu actuellement dans nombre de pays du Sud : aux Philippines, en Indonésie, au Honduras, au nord du Brésil. Les paysans envahissent les terres volées par les sociétés multinationales, se battent, meurent souvent, mais sont aussi parfois victorieux. Georges Bernanos écrit : «Dieu n’a pas d’autres mains que les nôtres». L’ordre cannibale du monde peut être détruit et le bonheur matériel assuré pour tous. Je suis confiant : en Europe l’insurrection des consciences est proche. Je voudrais rester sur cette planète le plus longtemps possible, et être utile – si possible – à ceux qui sont écrasés dans l’anonymat et dans la nuit.

Jean Ziegler, vice-président du Comité Consultatif du Conseil des Droits de l’homme de l’ONU, auteur deDestruction massive, géopolitique de la faim, Éditions du Seuil ; (aussi : L’or du Maniema, roman, réédition dans la coll. Points, Seuil)