Les origines du mal social – par Jacques Peccatte

Posté le: 14 décembre 2012, par Jacques

La crise mondiale que nous vivons, incite la plupart d’entre nous à chercher comment fonctionnent les rouages de notre société. L’on découvre alors à quel point les pouvoirs financiers tiennent une place à laquelle nous n’avions pas suffisamment prêté attention auparavant. Et l’on ne sait plus très bien qui ou quoi fait la pluie et le beau temps d’un bout à l’autre de la planète, entre le politique qui dépend de l’économique et l’économique qui dépend de la finance. Bref des rouages complexes qui font l’organisation de nos vies au travers d’un système, lequel est en train de nous conduire vers des impasses insolubles, selon la plupart des spécialistes les plus avisés.

Pour le commun des mortels, tout est de la faute du système, et disant cela, ou bien l’on se place dans la position résignée de dire que les choses ont toujours été ainsi, ou bien l’on imagine des solutions alternatives nouvelles en envisageant des transformations profondes dudit système. Laissons un moment de côté toutes les analyses des spécialistes et revenons sur le problème philosophique de fond qui nous ramène à la question de l’évolution humaine dans toutes ses contradictions.

Jean-Jacques Rousseau avait eu cette formule devenue célèbre : « La nature a fait l’homme heureux et bon mais la société le déprave et le rend misérable. » A la lumière des principes spirites, nous ne pourrons souscrire totalement à cette affirmation de Rousseau. Nous savons que tout esprit incarné n’est pas nécessairement bon par nature, car sa nature est avant tout le résultat d’une personnalité qui s’est forgée par le cheminement de ses vies antérieures. Et il y a de grandes disparités évolutives d’un esprit à un autre.

On peut en partie souscrire à la phrase de Rousseau si l’on parle du nouveau-né, qui, en fonction du milieu ambiant qui l’accueille, subira des conditionnements éducatifs plus ou moins bons, porteurs de valeurs ou porteurs de vices. Ce n’est là qu’une partie de la réponse, une partie cependant importante qui est celle du conditionnement social pouvant influencer l’enfant dans ses acquis intellectuels et moraux. Se pose alors la question des philosophes sur l’importance relative de l’acquis et de l’inné. Et dans une vision spirite, on ne pourra occulter la part de l’inné, c’est-à-dire la part de personnalité préexistante chez tout nouveau-né, une personnalité façonnée au fil des vies antérieures. C’est cette notion éminemment spirite qui donne la clé, permettant de comprendre la diversité des individualités humaines des plus viles aux plus altruistes, des plus brutales aux plus aimantes, des plus sottes aux plus intelligentes. Si l’environnement a sa part dans la construction d’une personnalité, socialement parlant (point de vue unilatéral chez Rousseau), l’esprit humain est également tributaire de sa propre nature préexistante. Et ainsi les influences éducatives et culturelles dans une vie nouvelle, ne seront pas reçues de la même façon d’un individu à un autre : deux enfants ayant reçu une éducation strictement identique, n’y réagiront pas forcément de la même manière, puisque ce sont deux esprits différents par leur passé palingénésique.

On ne peut donc pas, de façon caricaturale, tout reporter sur la société, ni tout reporter sur les individus. La société a été façonnée par les individus eux-mêmes, mais en même temps cette société qui a son fonctionnement propre, finit par échapper aux individus qui l’on fabriquée au fil des siècles. En l’état actuel, c’est encore une société de domination des faibles par les puissants, où une minorité d’humains tire toutes les ficelles à partir des pouvoirs de l’argent. L’on parle beaucoup aujourd’hui des grands banquiers, en particulier américains (comme Goldman Sachs), qui portent la responsabilité d’un système ne pouvant conduire qu’aux plus graves crises. Tous les mécanismes spéculatifs ont été décortiqués et l’on sait encore mieux maintenant où se trouve la racine du mal. Et c’est alors que l’on constate une situation, on dénonce un système, mais ce système fonctionne dans une sorte d’acceptation résignée où la révolte populaire se trompe bien souvent de cible, faute d’une bonne information et de connaissances plus précises. Et si l’on n’a pas une vue d’ensemble, certes un peu difficile à appréhender, on réduit alors le problème à ce qui est visible autour de nous : on regarde le voisin, le pauvre qui fait la manche sous nos fenêtres et on le compare au plus riche du quartier pour constater la démesure. Et sans regarder plus loin, l’on se contente d’un constat très localisé sans mesurer l’ampleur d’un système qui dépasse les injustices visibles à nos yeux.

Et pourtant quelle que soit l’échelle de mesure que l’on prenne, ce sont bien tous des individus qui, exploiteurs ou exploités, confortent souvent le système tel qu’il est, sans chercher à voir plus loin. Les exploiteurs, eux, en comprennent les mécanismes et en usent autant qu’il est possible pour leurs propres intérêts. L’usure est aussi vieille que le monde et bien souvent c’est la jalousie et l’envie qui priment pour ceux qui n’ont plus rien et qui s’ils avaient tout, auraient peut-être la tentation pour certains d’entre eux, de devenir à leur tour les exploiteurs.

Les sociétés, dès les origines, se sont créées à partir des faiblesses humaines de l’égocentrisme et de l’orgueil, ce que Karl Marx avait souligné lorsqu’il évoquait les premiers instincts de propriété donnant lieu aux premiers conflits pour un bout de terrain. Tout a commencé là et tout continue sur ce même registre, ce besoin de posséder, d’avoir plus que son voisin et éventuellement de devenir le plus puissant, le meilleur, le plus riche qui piétine tout sur son passage. De la préhistoire à aujourd’hui, nous avons invariablement connu ce cercle vicieux de la compétition entre les humains. A part certaines sociétés tribales qui n’ont pas connu le développement et qui en général entretiennent des relations pacifiques (bien qu’il existe aussi les guerres tribales), tout a conduit dans l’élaboration des sociétés, à des prises de pouvoir dans la confrontation, pour aboutir à des guerres. Les moins sanglantes en apparence sont les guerres de la finance qui se répercutent sur l’économie, et pourtant ce sont bel et bien des guerres meurtrières, où il faut nécessairement des gagnants et des perdants, des possédants et des démunis, et au final des pans entiers de nos sociétés (les pays pauvres et les personnes les plus déshéritées de nos pays) qui peuvent se retrouver en situation de misère totale et de famine.

Qui pense réellement à des changements possibles ? Ou bien qui pense que le monde a toujours fonctionné ainsi et que l’on ne pourra jamais rien y changer ? Voilà les deux grandes questions à l’origine de tous les débats entre conservateurs et progressistes. Et si on revient à Jean-Jacques Rousseau, il fut incontestablement l’un des précurseurs de la Révolution Française. Les idées des philosophes de lumières avaient fait leur chemin. Certes, il n’y a sans doute aucune commune mesure entre cette époque et la nôtre, mais malgré tout, les écueils humains sont toujours à peu près de même nature. Et il faut donc bien que des pensées progressistes se fassent entendre, pour tenter à terme de s’imposer et nous faire prendre un virage vers la justice et l’égalité.

Nous avons en la circonstance deux maux qui se conjuguent, d’une part un manque de conscience général au niveau des individus, d’autre part une société portée par ces mêmes individus, mais qui a fini par leur échapper. La société influe sur l’humain, et là nous rejoignons Rousseau, mais l’humain dans son comportement collectif, ne se résout pas à envisager un changement radical de cette société. L’égoïsme est un mal individuel, mais c’est aussi un mal collectif, lorsque des forces conservatrices sont encore trop puissantes par rapport aux forces de progrès.

Faudra-t-il encore longtemps persister dans cette erreur ancestrale qui remonte aux premiers instincts de propriété ? Faudra-t-il conserver à tout prix un système capitaliste devenu ultralibéral et qui tue par une compétition effrénée ?… alors que les meilleurs spécialistes de tout bord savent et disent que la situation ne sera plus tenable très longtemps.

Rousseau avait défini le début du problème, Marx l’avait mieux encore explicité. L’un et l’autre avaient cependant fait l’impasse sur l’individu qui a sa part d’inné par sa préexistence antérieure. Cet élément supplémentaire de compréhension, s’il était pris en compte, permettrait à l’humanité toute entière de réfléchir autrement, à partir d’une éthique faisant intervenir le fait que nous avons tous plus ou moins participé à l’histoire humaine en d’autres temps, et que le sort de notre planète se joue sur un mal endémique que nous avons déjà connu antérieurement, celui de l’égoïsme et de l’orgueil, empêchant d’envisager un monde plus harmonieux.

Le spiritisme pourrait transformer le monde pensait Henri Regnault. Nous souscrivons à cette espérance où il faut mettre en avant l’esprit, mais à la condition d’accepter l’idée de transformations radicales dans nos systèmes politiques, économiques et financiers, à partir d’une éthique spirituelle universelle. En disant « radicalement », il ne s’agit pas, bien entendu, de tomber dans ces visions utopistes fantaisistes prônant le grand soir de la suppression de l’argent et de la redistribution des biens pour en arriver à un chaos qui nous ramènerait quelques siècles en arrière. Non, il existe des moyens politiques plus réalistes pour envisager des transformations de fond, et qui devront évidemment satisfaire aux exigences de la démocratie, au travers de laquelle des forces collectives peuvent faire plier un système. Cela est d’abord une affaire de prise de conscience, et donc un sujet éminemment spirituel, car esprits incarnés que nous sommes, nous avons potentiellement un sens d’évolution inscrit en nous, un sens trop souvent occulté, mais qui peut se réveiller lorsque l’on a compris l’éthique spirituelle universelle et divine. Une éthique qui en appelle aux valeurs de liberté, de justice et de partage, des mots qui ne resteront que des mots tant qu’ils ne trouveront pas leur résonnance au travers du plus grand nombre.