Les influences religieuses – par Jacques Peccatte (Editorial du Journal Spirite n°98)

Posté le: 28 octobre 2014, par Jacques

Dans le journal Opinião* de mai 2014, figure un sondage réalisé par l’Institut Latinobarometro de Santiago du Chili, concernant l’évolution des croyances et religions en Amérique latine intitulé : «Le recul du catholicisme en Amérique latine».

Sous deux sous-titres évocateurs «Ils étaient catholiques, maintenant ils sont évangélistes» et «Ils étaient catholiques, maintenant ils n’ont plus de religion», l’article rapporte le résultat du sondage montrant que de 1995 à 2013, le nombre des catholiques est passé de 80% à 67% pour l’ensemble de l’Amérique latine. Dans la majeure partie des pays, les catholiques ont migré vers les églises évangéliques, d’autres sont passés dans la catégorie des «sans religion».

Plus précisément pour le Brésil qui comptait 78% de catholiques en 1995, les églises pentecôtistes et autres dans la catégorie des églises dites évangélistes sont passées de 8% à 21% entre 1995 et 2013.

Il est fait mention d’un «constat encore plus dramatique» au Nicaragua, où le catholicisme a perdu 30%, et aussi au Honduras qui est tombé de 76% à 47%.

Concernant les personnes qui se disent maintenant sans religion, l’évolution est également très nette avec, par exemple, une montée de 6 à 11% au Brésil, et une évaluation de 25% de sans religion au Chili qui ne compte plus que 57% de personnes se disant catholiques.

Et pour terminer, une autre estimation précise qu’il y aurait dans le monde entier 0,2% des habitants interrogés se réclamant du spiritisme.

* Opinião est l’organe de presse du Centre Culturel Spirite de Porto Alegre, membre de la CEPA. Il a pour rédacteur en chef Milton Medran Moreira.

 

L’influence des Eglises

Si l’Amérique latine, au même titre que les autres pays de tradition chrétienne, subit un même type d’érosion, le plus préoccupant n’est sans doute pas le problème d’une Eglise romaine qui cherche les modalités de sa propre évolution avec le pape François, mais c’est surtout de voir la récupération des brebis égarées par des mouvements beaucoup plus réactionnaires et sectaires, représentés par ces églises de type évangéliste, qui entretiennent un archaïsme pur et dur dont la religion catholique elle-même s’était progressivement éloignée avec le temps et en particulier après les évolutions de Vatican II, à l’initiative de Jean XXIII.

L’Eglise, c’est l’État du Vatican, concept qui en soi reste une sorte d’anomalie dans le concert des nations. Mais passons sur cette réalité héritée d’un lourd passé historique. Il n’en demeure pas moins que cette représentation religieuse étatique s’est toujours positionnée sur des questions sociétales, et ce n’était pas dans l’ensemble très progressiste, mais elle s’est également exprimée sur les équilibres du monde et sur les difficiles relations internationales, avec davantage de sens des valeurs éthiques, en particulier là encore depuis Jean XXIII avec son encyclique Pacem in Terris. L’influence de l’Eglise sur ces questions n’a pas été négligeable sur le plan moral, même si elle n’a guère véritablement pesé sur les décisions politiques des différents états. Mais nous pouvons au moins y reconnaître une volonté de paix et d’ouverture au dialogue, y compris dans le rapport avec d’autres religions.

Si l’on compare maintenant avec les églises évangéliques qui sont issues de dérives du protestantisme d’Amérique du Nord, on constate très clairement qu’elles sont porteuses d’influences souterraines de grande ampleur, jusqu’à s’être immiscées dans les allées des pouvoirs. Et n’a-t-on pas meilleur exemple qu’un Mitt Romney qui a été candidat aux présidentielles ? Sans compter les appuis apportés à la politique des Bush, père et fils, dans une collusion avec la secte Moon et des mouvements évangélistes.

 

Le monde musulman

Dans l’autre mouvance qui nous préoccupe aujourd’hui sur le plan de son influence politique, celle du monde musulman, les infléchissements intégristes prennent une grande ampleur. Si l’on en cherche les causes profondes, ces dérives sont pour partie la conséquence d’interventions et influences occidentales désastreuses en Afghanistan et en Irak, avec également d’autres causes plus lointaines comme par exemple l’abandon du shah d’Iran par l’Occident en 1979 ; et même si la flambée des intégrismes a d’autres causes plus locales et traditionnelles comme les soutiens de l’Arabie Saoudite ou des Emirats, il n’en reste pas moins que le monde occidental et en particulier les Etats-Unis, porte la lourde responsabilité d’un Moyen-Orient profondément déstabilisé, ce qui a produit des situations de rébellion contre les ingérences extérieures, favorisant la montée des fondamentalismes musulmans. Ces intégrismes déjà bien implantés, se sont ensuite mêlés aux révolutions arabes pour tenter de les récupérer, et dans le cas dramatique de la Syrie, ont fini par supplanter les forces d’un vrai changement, tandis que l’obstination meurtrière de Bachar el Assad mettait un point final au développement de ces printemps arabes. Bien évidemment, le fait de souligner des responsabilités passées n’apporte pas de solutions pour le présent, mais c’est peut-être un préambule qui devrait être rappelé pour mieux comprendre l’origine des problèmes, ce que n’a pas manqué de signaler Dominique de Villepin dans une récente intervention, pouvant se targuer pour sa part de son discours contre l’intervention en Irak, à l’ONU en 2003.

Pour en revenir à l’influence des religions dans tout cela, qu’y a-t-il de vraiment religieux dans ces phénomènes fondamentalistes ? Si l’on parle de charia ou de conversions forcées, nous sommes dans le religieux au même titre qu’on l’était lors de la persécution des Cathares qui ne voulaient pas abjurer leurs croyances. Mais à l’évidence, dans les exemples passés comme dans ceux du présent, les guerres de religion sont avant tout des guerres de pouvoir pour une suprématie politique d’un clan, d’une partie d’un peuple, afin d’étendre son influence pour au final y trouver son expansion territoriale, à partir d’une persécution de ceux qui ne sont pas du même clan. Ce qui nous ramène peu ou prou à ce que nous avons connu des conflits ethniques en Yougoslavie, au Ruanda et autres. C’est alors que l’ethnique et le religieux se rejoignent, quand resurgissent les vieilles appartenances qui reprennent toute leur dimension culturelle dans des moments de crises politiques.

Il n’y a pas bien entendu de réponse toute faite face à l’ampleur de ces problèmes, et il n’y aurait qu’une bonne diplomatie internationale pour tenter de colmater les brèches, ce qu’il faut souhaiter pour éviter des chaos susceptibles de s’étendre encore davantage.

Que dire de tout cela d’un point de vue spirite ? Tout d’abord, il faut canaliser la montée en puissance des intégrismes lorsqu’ils prennent le pouvoir ; ce fut d’ailleurs la position de prêtres et évêques catholiques favorable à la fourniture d’armes pour contrer les djihadistes en Irak. Et puis si tant est que se dessine ensuite un début de stabilisation, c’est une vraie diplomatie internationale qui doit prendre le pas y compris en interpellant des puissances régionales comme l’Arabie Saoudite, afin d’infléchir de mauvaises solidarités inter-arabes qui, pour le moment, vont dans le sens d’un soutien à l’expansion des forces fondamentalistes djihadistes.

Ensuite, nous pouvons élargir le débat du point de vue philosophique. Les phénomènes religieux qui ont jalonné historiquement tout l’Occident chrétien devraient être l’exemple de ce qu’il ne faut plus reproduire. Nous avons compris, au fil du temps, que les religions pouvaient avoir un rôle tout au plus consultatif concernant les questions sociales et politiques ; c’est évidemment le résultat d’un développement de la laïcité et de la démocratie. D’autres cultures ne sont pas du tout prêtes à suivre ce modèle, d’autant que leur mémoire historique a produit un rejet du modèle occidental. Et pourtant, c’est bien la seule évolution qui soit possible pour un monde pacifié. Le monde musulman est traditionnellement attaché à un Islam qui indique les codes de vie en société, et même si des pouvoirs forts avaient réussi en un temps à laïciser leur société (Turquie, Egypte, Iran), la religion est revenue en force pour reprendre le pouvoir, là où des dictatures plus laïcisées avaient tenu les rennes quelques dizaines d’années comme par exemple en Lybie.

L’évolution vers la laïcité est sans aucun doute un long parcours, et elle mit beaucoup de temps à s’imposer dans nos pays. Gageons que ce parcours ne mettra pas des dizaines d’années, là où cela serait nécessaire aujourd’hui, en particulier dans le monde arabo-musulman où la solution pourrait surtout venir d’une révolte des femmes, si elle prenait une ampleur suffisante pour déstabiliser les pouvoirs religieux essentiellement dirigés par des hommes.

 

Le rôle du spiritisme

D’un point de vue spirite, et là nous sommes hors religion, nous avons vu dans nos sociétés passées comment le spiritisme avait épousé les causes de la démocratie et de la laïcité. Allan Kardec lui-même puis ses successeurs, particulièrement actifs dans les domaines de la pédagogie, de l’éducation et de l’instruction publique, avaient suivi les évolutions de la société en dehors de toute influence religieuse. Et ceux-là même qui avaient créé la Ligue de l’enseignement, spirites pour beaucoup d’entre eux, prônaient la laïcité, c’est-à-dire une séparation nette entre le religieux et le politique, ce qui n’était pas encore évident à leur époque concernant les écoles et l’éclosion d’une instruction publique, libre de tout enseignement confessionnel.

Les pères fondateurs du spiritisme avaient montré un chemin qui se distanciait clairement des religions, insistant sur un spiritisme qui devait être à la fois philosophique et scientifique. Ils étaient alors en phase avec les évolutions de la société de leur temps. Ce qui n’est plus toujours très clair aujourd’hui quand certains spirites affirment que le spiritisme est une religion. Une religion se définit par des dogmes, des rites et des croyances ; et plus que cela, la plupart des religions ont été ou sont encore des instruments d’un pouvoir politique qui régente l’organisation et les modes de vie en société, ce qui ne sera jamais le rôle dévolu au spiritisme s’il devait un jour prendre une grande ampleur. En revanche, s’il pouvait avoir une quelconque influence sur la marche du monde, ce serait à partir de ses concepts universels qui rejoignent d’ailleurs tous les grands principes humanistes sur le plan de l’éthique.

S’il faut encore réaffirmer que le spiritisme n’est pas une religion, il nous faut cependant regarder les réalités et donc considérer les phénomènes religieux en tant que tels, puisqu’ils existent au travers de leurs diverses influences. Et si l’occasion nous en était donnée, c’est vers un dialogue qu’il faudrait s’orienter, dialogue par lequel il faudrait insister sur le rôle des religions qui, si elles ont le droit à l’expression, n’ont pas vocation à gouverner. Et si les spirites avaient pu peser de toute leur influence au moment de la Ligue de l’enseignement, il ne s’agissait pas de mettre en avant une croyance particulière ou un dogme, il s’agissait de l’application humaniste du message spirite, en considérant qu’il fallait une école pour tous qui fût publique, obligatoire, gratuite et indépendante de tout confession religieuse. Ainsi des idées peuvent circuler et être discutées, qu’elle proviennent des spirites ou qu’elles proviennent d’une religion, à condition qu’elles n’imposent pas une foi spéciale avec tout son cortège de règlements codifiés voulant régenter tout le fonctionnement d’une société.