L’esprit du 11 janvier – par Jacques Peccatte

Posté le: 12 février 2015, par Jacques

Ici et là, bien des Cassandre avaient prédit que la ferveur populaire du dimanche 11 janvier retomberait rapidement comme un soufflet et que la marche du monde reprendrait ses habitudes avec de nouveaux évènements faisant oublier les précédents. Hé bien non, un mois plus tard le drame est toujours présent dans les mémoires, dans les conversations et dans les débats. La couverture médiatique ne s’est pas trop essoufflée et les efforts des politiques nous paraissent à la hauteur des enjeux du moment ; quant à nos concitoyens, malgré certaines ambivalences, ils sont encore dans l’événement, les uns avec mesure et réflexion, les autres ayant malencontreusement sombré dans les théories du complot.

Le gouvernement a pris toute la mesure des problèmes, jouant son rôle concernant la sécurité, et envisageant un certain nombre de décisions dans les domaines de la culture, de l’intégration et de l’éducation, en particulier dans les écoles. Il semble également qu’un certain nombre d’enseignants, d’éducateurs et de bénévoles associatifs, cherchent à s’impliquer là où ils sont, pour participer à ce mouvement d’instruction et d’éducation, tout en privilégiant la libre parole et la discussion. Ce qui au demeurant leur vaut quelque surprise quand ils constatent qu’une bonne proportion de jeunes, nourris à l’Internet, se rallient aux interprétations les plus farfelues distillées régulièrement sur un grand nombre de sites très accrocheurs où les affirmations sont émises avec une telle certitude qu’elles remportent l’adhésion immédiate de celles et ceux qui les consultent. Il s’agit des fameuses théories du complot, et en l’occurrence ces événements de janvier doivent bien nous cacher quelque chose de louche… pour les uns les attentats ont été fomentés par Israël, pour les autres c’est une manipulation gouvernementale. Et l’on va même jusqu’à imaginer qu’un policier à terre faisait partie lui-même de la machination… Si il y eut évidemment de nombreux complots dans l’Histoire, il devient toutefois ridicule de systématiquement rattacher tout événement à une main invisible qui dirigerait toutes les actions criminelles à des fins politiques. Dans les faits qui se sont produits, nous avons toutes les données du problème, d’un terrorisme qui sème la mort en différents pays et téléguidé par les fondamentalistes de Daesh ou de Boco Haram. Cela est sans doute trop simple pour qui veut imaginer d’autres instigateurs ou manipulateurs chez les grandes puissances du monde. Ces grandes puissances ont certes leur niveau de responsabilité historique, ayant déstabilisé le Moyen Orient par des interventions guerrières, ayant ainsi participé à la naissance du monstre de l’intégrisme organisé, et devenu l’Etat Islamique. Et puis pour désigner toutes les responsabilités, n’oublions pas non plus celles des puissances pétrolières de la région (Arabie Saoudite et Emirats) elles-mêmes intégristes, et qui ont soutenu et alimenté le développement du fondamentalisme dans les autres pays.

Aujourd’hui, le monstre de la barbarie se suffit à lui-même et il revient à ceux qui ont favorisé son émergence, de le contraindre et de l’empêcher de proliférer davantage. Il a fallu malheureusement l’électrochoc des évènements pour que la communauté internationale en prenne enfin toute la mesure.

L’éveil des consciences

Revenons à la France, nous y constatons le retour à certaines valeurs dites républicaines qui ne faisaient plus recette depuis longtemps. De ce point de vue la prise de conscience est à souligner : on se remémore les acquis de la Révolution Française, de sa déclaration des droits de l’homme et du citoyen, on se souvient de la formule qui était devenue désuète « Liberté, Egalité, Fraternité ». On se souvient également du concept de laïcité inscrit dans la constitution, et puis l’on y redécouvre par exemple que le blasphème n’est pas un délit.

L’événement tragique aura eu au moins ce mérite que l’on s’arrête sur ce qui a construit notre histoire depuis plus de deux cents ans, sur des concepts dont on se souvenait à peine, afin de les redéfinir et de leur donner toute leur place dans la situation présente d’une société qui se délite, certes sur fond de crise économique. Mais la crise ne suffit pas à tout expliquer quand la puissance d’un fondamentalisme religieux a pris une telle tournure.

Dans « l’esprit du 11 janvier », beaucoup de nos concitoyens pensent pouvoir agir dans leur milieu, dans leur quartier, dans leur école, en provoquant la prise de parole, en favorisant les échanges, et au final en prenant en main une véritable éducation à partir d’une connaissance et d’une éthique qui manquent cruellement. Ce simple constat citoyen est porteur d’espoirs, indiquant très clairement qu’il y a bien « un après 11 janvier » dans une prise de conscience qui ne peut ni ne doit s’éteindre. De nombreux journalistes, personnages politiques, enseignants et responsables associatifs en appellent à cette flamme, à cette mémoire qui doit nous inciter à une réflexion durable sur l’évolution de notre société à la fois républicaine et pluriculturelle.

L’humanisme spirite

Si en tant que spirites nous nous sentons concernés dans nos responsabilités citoyennes, cela est l’évidence de l’humanisme spirite, mais souvenons-nous également que c’est la continuité de nos pères fondateurs qui eux aussi s’étaient inscrits dans la mouvance de leur temps, au plus près des évolutions sociales, culturelles, philosophiques et scientifiques de leur époque. L’histoire du spiritisme depuis Allan Kardec, c’est un parcours dans lequel on relève le souci constant d’un humanisme qui s’est distancié de toute religion, un humanisme à la fois laïc et spirituel, dans une synthèse entre les valeurs héritées des philosophes des lumières, et celles qui furent définies par le monde des Esprits. Les unes et les autres étaient convergentes dans la synthèse : aimer l’humain en fraternité et en solidarité, promouvoir la justice entre les hommes et entre les peuples, en appeler à une liberté responsable, en appeler à l’égalité des droits entre les hommes et les femmes et sans distinction d’origine culturelle ; voilà ce qui à la lumière des Esprits nous indique le sens d’une évolution de notre monde, un sens partagé par tous les humanistes pouvant se retrouver sur l’essentiel de valeurs fondamentales. Garder l’esprit du 11 janvier, oui, cela aussi s’intègre au combat des spirites, soucieux d’un avenir à construire pour toute l’humanité en poursuivant un travail pédagogique d’instruction, de morale et d’éducation, à partir de ces évènements dont il faut tirer toutes les leçons.