« Tout est voulu », disent-ils – par Jacques Peccatte

Posté le: 4 mars 2016, par Jacques

Quand le conspirationnisme conduisait au fascisme

Très à la mode aujourd’hui, les théories du complot gagnent en puissance via Internet et en particulier auprès des jeunes. Le principe de base consiste à mettre en doute toutes les versions officielles des évènements, qu’il s’agisse de tragédies, d’attentats, de crises économiques, de désastres écologiques, etc., les choses se ramenant à « tout est voulu ». Mais voulu par qui ? Dirons-nous. Hé bien par les financier de Wall Street, les grands banquiers américains qui dirigent le monde. Le nom de Rockefeller circule d’ailleurs depuis plus d’un siècle chez tous les adeptes du complotisme. Mais il y aussi les autres banquiers comme la famille de Rotschild et autres Juifs, qui par leur influence dirigent le monde. Mieux que cela encore, ces gens sont affiliés à des sortes d’agents secrets invisibles dont on ne trouve jamais la trace, personnages de l’ombre qui font et défont les gouvernements, les révolutions, les guerres, bref des agents qui dans l’ombre, détiennent tous les pouvoirs et à cause de qui le monde va si mal. Le mythe pourrait être presque drôle mais là où le bât blesse, c’est que tous ces supposés personnages, qui en plus sont parfois des ésotéristes fréquentant à l’occasion les extraterrestres, sont soit des Juifs soit des francs-maçons, ou bien les deux à la fois. D’où évidemment le fameux complot judéo-maçonnique qui, répandu durant l’entre deux guerres, avait fait le lit du nazisme et de la collaboration.

Extrait de l’éditorial du Journal Spirite n°87 : « Cette histoire du complot judéo-maçonnique avait redoublé d’ampleur il y a plus d’un siècle, quand paraissait sous le manteau un pamphlet intitulé « Les Protocoles des Sages de Sion », réalisé à la demande de la police secrète du tsar par Mathieu Golovinski en 1901. Ce texte voulait faire croire qu’il existait un programme mis au point par un conseil de sages juifs, afin d’anéantir la chrétienté et de dominer le monde. Ce manifeste indiquait que le monde avait été dirigé par des forces obscures depuis le XVIIIe siècle, forces de manipulations qui trouvaient leur réalité chez ces Illuminati, sorte d’agents secrets indétectables appartenant aux Juifs et aux Francs-Maçons. Et c’est là bien entendu que l’on a découvert le pot aux roses d’une savante manipulation, réelle celle-ci, la manipulation des mentalités sur fond d’antisémitisme en Russie et trouvant un écho en France au moment de l’affaire Dreyfus, et également sur fond de méfiance à l’égard de la franc-maçonnerie. Ainsi, les Illuminati auraient-ils été les agents d’influences diverses à qui l’on attribuait le fait d’avoir fomenté dans l’ombre toutes les guerres et toutes les révolutions, afin de maintenir le monde dans un état d’instabilité permanente, pour le profit des grands banquiers… juifs bien entendu ! Et n’oublions pas non plus qu’Adolph Hitler s’était référé au contenu des Protocoles dans son Mein Kampf pour sa propre propagande antisémite. » 

Cela est donc une évidence historique : il y a une certaine filiation entre le conspirationnisme et le fascisme, l’un nourrissant l’autre en montrant du doigt certaines catégories de personnes censées être la cause de tous les maux de l’humanité. Autant dire que dans les années d’avant guerre et de guerre, cela fut tristement vérifié, dans une montée raciste et spécialement antisémite, qui ne visait plus seulement des riches banquiers, mais les populations d’origine juive dans leur totalité. Remarquons également que d’autres catégories de populations ont aussi payé un cher tribut que ce soit les communistes, les résistants, les homosexuels, les handicapés ou les Tsiganes.

Ce n’est certes pas le conspirationnisme qui suffirait à expliquer à lui seul la montée du nazisme, mais il a joué un rôle certain par la manipulation des mentalités et la propagande antisémite, et certaines affiches placardées dans Paris en furent l’une des tristes illustrations.

 

La situation aujourd’hui

Serions-nous aujourd’hui devant des périls de même ampleur ? Certes non, car l’information circule beaucoup mieux, et la liberté de débat pourrait nous permettre de discuter de ce type de sujet en toute tranquillité. Et notre argumentaire serait celui-ci : ce qu’il manque aujourd’hui, c’est un peu d’instruction et d’éducation. Cela ne suffit pas de tourner les choses en dérision, comme relevé dans ce commentaire : « (…) Un détraqué qui voit un complot juif derrière le communisme et le capitalisme, derrière les crises économiques, la baisse de son pouvoir d’achat et ses troubles de l’érection… » En réalité, tenter ce genre d’humour, c’est esquiver un sujet par le mépris, sans chercher à expliquer pourquoi et comment on en est arrivé là, c’est oublier de répondre au problème posé, c’est le contraire d’une pédagogie en estimant qu’il n’y a que des détraqués pour penser cela, mais si selon la variabilité des sondage il y a entre 20% et 40% de « détraqués » chez les plus jeunes, peut-être faudrait-il s’arrêter un peu sur le sujet et ne pas le balayer trop vite d’un revers de main.

Et s’il y a une éducation à faire, ce n’est guère le site du gouvernement mis spécialement à disposition qui y pourra quelque chose, un site indiquant comment ne pas se laisser abuser par les sites conspirationnistes et donnant quelques recettes simples. Mais comme tous les destinataires potentiels de ces propos pensent que réellement le gouvernement nous manipule, ils en concluent donc que celui-ci se défend de sa propre propagande. C’est donc probablement un coup d’épée dans l’eau…

En revanche, s’il y avait une véritable instruction à partir de données historiques comme l’affaire Dreyfus, avec d’un côté les influences néfastes des Drumont, Daudet, Maurras ou Barrès et de l’autre les défenseurs des droits comme Zola, Clémenceau ou Jaurès ; s’il y avait une vraie connaissance de ce qui a produit la montée du nazisme dans les années 30 ; s’il y avait enfin un approfondissement de la culture politique concernant toute l’évolution du monde avant et après 1945 ; il y aurait alors l’image différente de ce qui aujourd’hui ne fait plus problème pour les plus anciens d’entre nous, l’image d’une société qui après la seconde guerre mondiale a enfin compris qu’il y avait eu méprise et que cette méprise avait conduit jusqu’aux pires abominations.

En évoquant ce problème des théories du complot, on ne fera pas l’économie de l’histoire, c’est par là qu’il faut commencer, car c’est par la connaissance que l’on avance en réflexion et en conscience. Si l’on fait commencer l’histoire à l’année dernière ou même il y a dix ans, on ne sait absolument rien des mécanismes qui président aux évènements, aux crises ou aux guerres ; on vit sur des suppositions, des sensations et donc des a priori ou préjugés fondés sur la seule subjectivité de l’impression.

Autre sujet relié à celui-ci : Le refus de la théorie du complot et en particulier du complot judéo-maçonnique, ne signifie pas pour autant qu’il n’existerait à aucun endroit le moindre complot. Certaines personnes passent un peu vite d’un extrême à l’autre pour prétendre qu’il n’y a jamais eu rien de nébuleux nulle part. Et c’est ainsi qu’on évacue certaines affaires dans lesquelles rien n’est clair, des affaires d’état, des accidents difficiles à expliquer, des assassinats politiques, etc. Certaines affaires élucidées ou non, ont bel et bien mis en évidence des arrangements et machinations à des fins politiques ou personnelles, mais cela est tellement évident quand on connaît la nature humaine… Cela dit, toutes ces affaires souvent non élucidées, et quelle qu’en soit l’ampleur, ne sont pas à mettre au compte des grands banquiers américains ou de la communauté juive mondiale. Voilà réellement la différence à faire entre des complots existants à des fins politiques et autres, et les grands complots supposés qui en ce moment même continueraient de fabriquer l’histoire avec des agents très spéciaux indétectables au service d’une grande manipulation mondiale dont nous serions les victimes naïves et innocentes. Sans compter que l’on y greffe parfois des contacts extraterrestres confidentiels voire des pactes avec le diable, ce qui nous ramène à un ésotérisme qui a souvent été mêlé à ces théories pour les rendre encore plus extraordinaires.

 

Quand cela conduit insidieusement vers l’extrême droite

Pour donner un exemple parmi d’autres, on a pu voir que les attentats de Paris du 13 novembre 2015 auraient été téléguidés par la CIA en accord avec François Hollande à toute fin de discréditer les arabo-musulmans pour par là même accentuer le racisme à leur égard… La plupart des révélations actuelles sont de cet acabit, et lorsque l’on pousse plus loin la recherche sur les sites qui les diffusent, on remonte invariablement au complot judéo-maçonnique, voire aux Protocoles des sages de Sion, soit directement sur les sites, soit sur les liens.

Les théories du complot appliquées systématiquement à tous les évènements, c’est une forme de manipulation « à l’envers » (puisque ces gens accusent les pouvoirs de nous manipuler), visant à discréditer sans discernement tous les décideurs économiques et tous les personnages politiques. Et dans cette manipulation insidieuse, on discerne malheureusement des relents de fascisme si on y regarde de près, car en dernière analyse des influences subconscientes distillées, il s’agit toujours au final de vouloir réveiller les vieux démons. On voit d’ailleurs sur le net que les vidéos conspirationnistes débouchent immanquablement sur les propositions de sites voisins où l’on redécouvre par exemple Dieudonné et Alain Soral, à la fois proches des thèses du complot et virulents antisémites.

Sans vouloir trop épiloguer, il ne fait guère de doute que tout cela profite à l’extrême droite, et déjà plusieurs échos nous sont revenus en ce sens. Dans l’optique complotiste, on entend souvent « tous pourris » pour qualifier la classe politique dans son ensemble, mais il reste pour certaines personnes une petite frange quelque part qui serait moins pourrie que les autres, et qui n’est pas contaminée par le complot international, « celle pour qui je voterai la prochaine fois » nous dit-on. Vous avez deviné… Voilà en quoi il faudrait au moins donner à une génération désorientée dans notre société, le moyen de retrouver, non pas des normes, le terme ne plairait pas, mais des points de repères fiables sur les plans de l’histoire, de la géopolitique, et puis de l’art, de la littérature, du cinéma et de tout ce qui fait la culture. Et ce, à toute fin de revenir à des fondamentaux de morale et d’éthique, sans oublier la liberté qui nous est acquise et  pour laquelle nos anciens avaient laissé leur vie.

 

Une mauvaise assimilation

Ce qui en outre est parfois gênant pour nous spirites, c’est que les gens pensent tout naturellement que nous serions en phase avec toutes ces théories, puisqu’elles recèlent leur part de mystérieuses influences d’esprits, de dieux de l’enfer ou d’extraterrestres mal avisés. Nous voyons d’ailleurs cela de temps à autre sur notre forum Internet de questions/réponses Au-delà des mots où, avec le plus grand naturel, les gens pensent que nous spirites, serions acquis à ces théories saugrenues, simplement parce que nous sommes souvent assimilés à des ésotéristes ou occultistes en mal de sensationnel. C’est à peu près le même type d’amalgame que nous voyons également avec les histoires d’anges gardiens, d’archanges et autres esprits de lumière qui, pour les spiritualistes innovants, sont une évidence, et pour nous une absurdité. Ainsi donc, il faut sans cesse rappeler ce qu’est le spiritisme, lui redonner sa vraie définition, bref en revenir au bon sens et à la raison, en revenir aux valeurs essentielles qui sont les nôtres à partir des principes clairement définis par les esprits, et ce, depuis Allan Kardec.