Hommage à Michel Pantin (1954-2010)

Hommage par Jacques Peccatte

« Mercredi jour de Mercure ou vendredi jour de Vénus, vous vous rendrez sur ma tombe au Père Lachaise… »

Ainsi sous nos doigts s’annonçait l’esprit d’Allan Kardec, personnage que nous ne connaissions pas et qui nous donna une première preuve d’identité en indiquant les lettres d’un alphabet par le mouvement d’une petite boite d’allumettes.

C’est peut-être à ce moment précis que la vie de Michel Pantin connut un tournant décisif, dans l’engagement progressif d’une mission à la fois médiumnique et spirite. Depuis ce jour de février 1974, les esprits ne l’ont plus quitté, car ses exceptionnelles facultés médiumniques dont il ignorait jusqu’alors l’existence, se sont rapidement développées pour ne plus jamais cesser jusqu’au terme de sa vie physique.

Agé de seulement 19 ans, Michel découvrait un autre sens d’existence qui s’imposait à lui par la médiumnité, après avoir cependant déjà vécu un parcours militant d’une toute autre nature : inscrit aux jeunesses communistes dès l’âge de 14 ans, au moment des évènements de mai 1968 qu’il vécut au Lycée Mezeray d’Argentan, sa fibre pour un combat humaniste l’avait déjà précocement conduit vers des responsabilités politiques locales à l’intérieur d’un mouvement lycéen. Proche d’un de ses professeurs devenu ami, lui aussi militant, Michel avait marqué par sa maturité, le mouvement des jeunesses communistes d’Argentan, ce que je constatai par moi-même lorsque quelques années plus tard, en 1974, il me fit rencontrer ses anciens amis de lycée. Mais déjà, il avait quitté le mouvement, quand à l’âge de 18 ans, il ne se sentait plus tout à fait à l’aise dans un parti communiste auquel il reprochait un certain dogmatisme, notamment dans son rapport au grand frère soviétique. Malgré cela, et en toute indépendance d’opinion, Michel garda toute sa vie une forte sympathie pour le mouvement, et il eut notamment l’occasion de rencontrer Louis Aragon et d’avoir un entretien avec Jacques Duclos.

En 1975, installés à Versailles, c’est à quatre que nous poursuivions l’aventure de la communication spirite au travers de Michel, devenu médium à incorporation. Les évènements les plus marquants sont contés dans mon livre « À la rencontre des Esprits » auquel on pourra se reporter. J’en extrait ici un épisode parmi d’autres : Michel avait eu la volonté de rechercher des interlocuteurs dans les milieux du paranormal et du spiritisme. Il découvrait alors l’existence de l’IMI (Institut Métapsychique International) et de l’USF (Union Spirite Française), mouvements qui n’étaient plus réellement représentatifs ni de la métapsychique ni du spiritisme. Nous avons cependant établi une relation qui a duré un peu plus d’une année (fin 1974 et 1975) avec M. André Dumas, responsable de cette Union Spirite, directeur de la Revue spirite et conférencier. Nous l’avons invité un jour à une séance d’incorporation. L’esprit de Gabriel Delanne s’est manifesté au travers de Michel, avec les caractéristiques bien particulières du phénomène de l’incorporation : transformation de la voix, langage propre à l’esprit, phrasé, diction, et accent différents.

A l’issue de la séance, André Dumas a témoigné sans la moindre hésitation de l’identité de Gabriel Delanne qu’il a reconnu d’emblée à sa voix et à son accent. Alors jeune spirite dans les années 20, André Dumas avait bien connu Gabriel Delanne et il a attesté de sa manifestation sans aucun doute au travers de Michel en ce jour de 1975.

C’est ensuite, à partir de 1976, que nous nous sommes établis à Nancy, après avoir rencontré plusieurs personnes intéressées par notre aventure, et avec qui nous avons créé une association que nous avons baptisée « Cercle Spirite Allan Kardec ». Depuis lors, Michel a œuvré de toute son âme pour le déploiement du spiritisme d’abord à Nancy et ensuite en d’autres régions de France. Il s’est retrouvé avec une double fonction, celle de vivre une médiumnité difficile et celle d’organiser des rendez-vous, des réunions et des conférences.

Il a exercé sa médiumnité sans ménager ses forces, assumant des séances spirites au rythme de deux ou trois par semaine, voire plus en certaines périodes. Ce fut pour son entourage de nouveaux spirites, une période d’instruction intense voulue par les esprits qui se manifestaient dans de longs messages sur un grand nombre de sujets. Le renouveau spirite était en marche, les esprits réactualisaient les grands principes du spiritisme kardéciste sans jamais les dénaturer, mais en les appliquant aux avancées scientifiques et sociales d’un monde qui n’était plus le même qu’au XIXè siècle. Cette période du groupe spirite naissant fut également marquée par un travail voulu par les esprit dans le domaine de la pathologie et des soins spirituels, avec développement du magnétisme tel qu’il est enseigné par les esprits, et séances de chirurgie spirite (chirurgie « à mains nues » sous incorporation).

L’activité de Michel n’a jamais cessé toutes les années qui ont suivi, tant sur le plan de la médiumnité que sur celui de la diffusion. Mais avec le temps, et en particulier à partir des années 90, l’usure était là, usure médiumnique par la fatigue d’incorporations répétées, et puis également usure psychologique et affective de par la confrontation incessante avec les ennemis du spiritisme ou avec celles et ceux qui tournent le dos à une idée qu’ils ont précédemment défendue, ce qui revient à peu près au même.

Retenons de Michel, une forte personnalité, un engagement indéfectible auprès des esprits et auprès des humains, une force de caractère qui a fait de lui le médium et le spirite porteur d’un message dont il fallait défendre l’authenticité contre vents et marées. Il reste évident que notre cercle s’est construit grâce à sa médiumnité exceptionnelle et sur le plan humain grâce à sa ligne directrice qui n’a jamais varié et n’a jamais accepté la moindre compromission.

La construction d’un cercle

Après différentes rencontres et les premières ébauches d’un groupe, c’est en octobre 1977 que nous avons créé officiellement l’association sous le nom de « Cercle spirite Allan Kardec », notamment avec le concours de Gaston et Odette Debever, aujourd’hui disparus après avoir consacré les trente dernières années de leur vie à la cause spirite. Depuis cette création associative, les activités n’ont jamais cessé, dans le sens du développement, dans la structuration, dans l’instruction et la diffusion. Michel n’a pas ménagé ses forces durant toutes ces années, il s’est donné corps et âme autant dans sa difficile condition médiumnique que dans sa condition d’homme spirite.

Durant ces trente six années passées, Michel a été omniprésent. Militant de la première heure, il a souvent donné l’impulsion, il a toujours été à la fois l’homme de l’exigence et le fédérateur de toutes les bonnes volontés. Nous saluons en lui l’humaniste engagé, l’homme de cœur et de raison qui analysait et devinait si bien la nature humaine dans tous ses aspects.

Toute l’histoire de notre cercle s’est écrite avec lui, et il y a peu d’évènements auxquels il n’ait pas été associé. D’autres personnes, dont je suis, ont aussi fondé le cercle dans le renouveau spirite, que ce soit en responsabilité pour les uns ou en accompagnement pour les autres. Ce qui compte maintenant dans notre bilan, c’est l’histoire dont nous avons en mémoire les origines et tout le parcours, c’est notre héritage pour un futur qui ne pourra se dissocier de l’avant, dans une continuité qui restera combative. C’est la continuité du défi aux résistances de toutes sortes qui empêchent le spiritisme d’avoir sa place un tant soit peu reconnue dans le monde des idées et des débats constructifs. Le combat fut le nôtre, celui de celles et ceux qui ont fait l’histoire de notre association, il fut simultanément et en particulier celui de Michel qui, confronté à une médiumnité lourde et usante, n’en a pas moins gardé le sens de toutes les réalités humaines et spirites, dans une acuité qui était la sienne, dans une souffrance également qui était la sienne. C’est la souffrance de celui qui perçoit, de celui qui, dans sa qualité de médium, voit à travers les âmes ce que d’autres ne perçoivent pas. Là se situe la souffrance d’une certaine lucidité qui dépasse celle du commun des mortels. C’est en ce sens qu’il n’est pas aisé d’être un grand médium, quand l’humanité dans ses pires aspects lui renvoie ce qu’il n’a pas forcément envie de voir.

Portrait

D’une grande sensibilité naturelle et inhérente à sa médiumnité, Michel était également doté d’une vive intelligence qui a marqué celles et ceux qui l’on côtoyé.

Remarquons également sa grande pudeur dans une vie difficile et en particulier dans sa vie de médium. Rarement il évoquait cette condition qui faisait de lui un être à fleur de peau de par cette sensibilité exacerbée, inhérente aux médiums exceptionnels. Au-delà des séances spirites qu’il assumait avec gravité et dans l’abnégation du moi indispensable à l’incorporation, c’était souvent le ressenti, la clairvoyance spontanée, l’apparition spontanée également ainsi que des poltergeists en tout genre, tout cela lui signifiant implicitement que lorsque l’on est médium, on ne choisit pas son moment. Le médium à ce stade de potentiel et de développement, peut voir ou ressentir des esprits troublés ou hostiles, il peut aussi subir leurs influences subtiles qui altèrent momentanément sa pensée. Et dans l’attente de la délivrance salutaire de l’esprit qui souvent passait par lui dans la séance, il lui fallait encore subir ces désagréments auxquels, même un médium averti et expérimenté, ne peut s’habituer sans quelques angoisses et frayeurs.

On ne dira jamais assez combien certaines médiumnités sont lourdes à porter lorsqu’elles résultent d’un fort potentiel de sensibilité et ce fut le cas pour Michel. Notons également que l’engagement spirite et humain, dans un combat pour une cause, c’est la porte ouverte à toutes les oppositions qu’elles soient incarnées ou désincarnées. Et en ce sens, l’on n’est pas médium de la même façon selon que l’on exerce dans un petit groupe fermé et familial ou dans un groupe exposé publiquement qui s’est donné pour objectif de travailler à la reconnaissance du spiritisme. Sur ce point, Michel était un homme de confrontation, aimant les débats contradictoires, toujours prêt à combattre pour l’idéal spirite, dans une volonté de vérité sans concession.

N’ayant jamais oublié ses racines, à la fois chrétiennes et sociales, il a vécu un spiritisme fidèle aux valeurs qui étaient les siennes, il a vécu un spiritisme majeur qui ne désavouait pas ses intimes convictions de jeunesse quant aux valeurs de justice et de liberté qui étaient déjà les siennes. Au début, sans doute plus facilement que d’autres, il n’eut pas à faire une grande remise en question concernant ses valeurs-là, qui étaient déjà acquises à sa propre conscience. Il eut seulement à admettre l’idée de réincarnation évolutive et les quelques grands principes du spiritisme, ce qui n’était après tout que des concepts nouveaux facilement admissibles pour lui, concepts ne remettant pas en cause les grandes valeurs humanistes auxquelles il croyait.

Si une page s’est tournée avec la disparition physique de Michel, elle reste cependant attachée au grand livre de notre histoire. Toute une vie de combat commun, c’est plus qu’un souvenir ou une mémoire, c’est l’omniprésence d’un ami quand nous évoquons tout le passé de notre cercle avec lui, et quand dans notre présent, au-delà de l’espace et du temps, il veille encore aux destinées d’un cercle qui n’aurait jamais existé sans lui. Et ainsi donc il se manifeste, il guide, il protège, il perpétue sa pensée auprès de ses amis d’hier dans un éternel présent, au-delà de la frontière ténue qui nous sépare, frontière qu’il avait lui-même franchie tant de fois de par sa condition de médium.

Acceder à la suite de l’hommage par Karine Chateigner.